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L'initiation par la violence. Deux romans du Goncourt

Par EMMANUEL MARDUEL, publié le lundi 17 décembre 2018 18:32 - Mis à jour le lundi 17 décembre 2018 18:32

par Clara Hebert

 

Alfa Ndiaye, dans Frère d'âme, est l'un des tirailleurs sénégalais venus rejoindre les rangs français durant la première guerre mondiale. A peine sorti de l'enfance, l'enfer des tranchées l'arrache à l'insouciance de la jeunesse, emportant "son plus que frère" Mademba Diop avec elles. Cet ami, ce frère le supplie de l'achever, d'abréger ses souffrances alors qu'il agonise "les tripes à l'air, le dedans dehors, comme un mouton dépecé". Alfa ne s'y résout pas et l'agonie de son frère le hantera. Il ne se pardonnera pas cette inhumanité et dans l'obscurité des tranchées, dans la boue du dégoût, la violence intense de la guerre, il se perdra dans la mort, la récoltant comme un trophée.

David DIOP nous offre, avec ce premier roman, la litanie d'un homme déchiré, bouleversé, changé par l'horreur, qui affronte la sienne propre. D'une plume crue, cruelle, violente pourtant poétique mais glaçante, il nous transporte de l'obscurité glaciale des tranchées, aux souvenirs d'un Sénégal bariolé, chaud et chantant. Frère d'âme est une plongée à corps perdu dans la cruauté des combats, il porte la voix, les pensées, les affres d'un homme profondément, intimement, ébranlé par la violence inouïe d'un conflit mondial historique.

L'héroïne de La Vraie Vie, roman d'Adeline Dieudonné, elle, a dix ans lorsqu'elle est arrachée à son insouciance. Nous ne saurons jamais son prénom, elle pose le décor d'une manière lucide, chirurgicale presque. Une maison comme les autres - ou presque, ils sont les seuls du quartier, le Demo, où " les maisons sont alignées comme des pierres tombales", à avoir une piscine. Quatre chambres, la sienne, celle de son petit frère, Gilles, celle de leurs parents et celle des cadavres, ceux des gros gibiers que le père chasse, dont cette hyène qui semble se délecter « de l'effroi qu'elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien ». Une vie de famille où la violence insidieuse du père rend la mère craintive, où les rites quotidiens ne doivent pas être chamboulés. Un jour, un accident violent arrache son rire à Gilles et la narratrice, dès lors, cherche à retrouver son petit frère, la vraie vie qu'ils menaient ensemble. Sa solution : construire une machine à remonter le temps et devenir coûte que coûte, la Marie Curie des temps modernes.

La vraie vie est un guide de survie, celui d'une héroïne qui refuse d'être la proie de la violence insidieuse, un roman initiatique, d'une jeune fille déterminée, indépendante, combative qui se découvre, qui devient, malgré tout, jeune femme.

Il y a des romans qui nous font rêver,  à d'autres possibles, à d'autres mondes qui nous font voyager dans des ailleurs lointains, chimériques, il y en a d'autres qui nous ancrent viscéralement à notre réalité propre. La Vraie Vie et Frère d'âme sont de cette veine là. Ils sont de ces romans qui nous entraînent dans la réalité de leurs personnages, d'une plume vive, mais dure. Des romans de la condition humaine. Deux premiers romans prometteurs, où l'on remarque le talent certain de leurs auteurs pour entraîner leurs lecteurs dans leur univers particulier.